Race : Histoires orales d’une obsession américaine – Studs Terkel

par alltimereadings

Couverture Race : Histoires orales d'une obsession américaine

Résumé :

« Au début des années 1990, Studs Terkel interroge ses concitoyens sur une question qui leur brûle les lèvres : celle de la race. A travers le prisme de récits et de confessions qui se font écho, du prêtre blanc rebelle à la petite frappe, du propriétaire d’un pavillon de banlieue à un ex-syndicaliste au chômage, d’une professeure d’université d’origine cubaine à des couples mixtes, ou encore du neveu du fondateur de l’Apartheid à la mère d’Emmett Till, dont le lynchage fut déterminant dans l’essor du mouvement pour les droits civiques, c’est une société divisée, parcourue de sentiments violents et contradictoires, qui se donne à voir. Avec ces entretiens, qui retracent l’évolution de la question raciale aux USA de l’époque de la ségrégation jusqu’aux régressions sociales des années 1980 et 1990 en passant par les grands mouvements des années 1960, Studs Terkel nous fait éprouver l’entrelacement des histoires individuelles, des transformations socio-historiques et des événements politiques qui viennent en bouleverser le cours et marquer profondément les mémoires. Ces témoignages, d’une sincérité et d’une force stupéfiantes, dessinent un portrait des Etats-Unis d’une remarquable complexité. Mais doit-on s’étonner de cette complexité s’agissant d’un pays fondé sur l’esclavage, dans lequel les Noirs étaient il y a peu encore privés de leurs droits civiques, et qui a aujourd’hui un président noir, sans bien sûr que le racisme y ait disparu ? »

Mon avis :

Je tiens tout d’abord à remercier le site Babelio et les éditions Amsterdam pour l’envoi de ce livre, dans le cadre de la masse critique.

J’avais sélectionné le livre Race de Studs Terkel car, comme vous commencez à le comprendre, je suis passionnée par l’histoire des Etats-Unis et surtout les années 50/60, qui malheureusement étaient marqués par une très forte ségrégation. Le fait que je sois en LCE Anglais que j’ai donc des cours de civilisation américaine a aussi influencé mon choix! C’est donc avec beaucoup d’enthousiasme que je me suis lancée dans cette lecture et je n’ai vraiment pas été déçue. (Vous trouverez, exceptionnellement, beaucoup de citations dans cette chronique. Mais je n’arrivais pas à me décider, je ne savais pas lesquelles laisser de côté.)

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Bien que l’auteur de ce livre soit Studs Terkel, il n’a écrit que peu de texte. En fait, ce livre est un recueil de témoignages de plusieurs dizaines de personnes. Ces témoignages tournent tous autour du même thème : la ségrégation et les problèmes raciaux aux Etats-Unis. Studs Terkel ne pose que peu de questions. En réalité, c’est comme si les gens avaient besoin de se livrer, de dire tous ce qu’ils avaient sur le cœur. Chaque témoignage fait plusieurs pages.

Mises à part quelques incursions ailleurs, le théâtre de ce travail est la ville de Chicago. De toutes nos villes, c’est celle qui incarne le mieux l’Amérique. C’est ici que sont venus chercher du « boulot » des gens issus de toutes les ethnies, venus d’Europe de l’Est ou de la Méditerranée ; c’est ici aussi que sont venus les Appalachiens des Etats frontaliers, mais aussi les Africains-Américains du Sud profond qui, comme les autres, venaient chercher ici une vie meilleure. 

Comme vous pouvez l’imaginer, la plupart des gens qui nous racontent leurs histoires sont des Africains-Américains. Ils partagent leur ressenti, leurs expériences plus ou moins douloureuses et leur point de vue sur le racisme aux Etats-Unis. Ils parlent du passé, du présent mais aussi du futur, donc ce livre couvre plusieurs décennies ce qui est vraiment très intéressant. Les dates des interviews ne sont pas toujours précisées. Mais, les témoins parlent souvent de personnages historiques comme Martin Luther King, donc on comprend tout de suite quelle époque ils évoquent. On peut donc lire les témoignages de personnes ayant participé à la lutte des droits civiques aux côtés de MLK, ou d’autres qui ont fait partie des Black Panthers, ou même des noirs musulmans qui admiraient Malcolm X. On peut aussi découvrir la colère des gens face aux mesures sociales du président Reagan et c’est vraiment intéressant car cela date seulement des années 80. On a du mal à se dire que certaines des anecdotes racontées se sont déroulées il y a à peine 30 ans…

Depuis l’élection de Ronald Reagan en 1980, le dénigrement racial s’exprime de façon plus ouverte et impudente.

Même si les Africains-Américains représentent la plus grande partie des témoins, il y a aussi des gens d’autres origines. Il y a par exemple des immigrés et descendants d’immigrés Polonais, Latinos ou Japonais. Concernant ces derniers, on en apprend un peu plus sur leurs conditions de vie pendant la seconde guerre mondiale. On se rend compte que le racisme envers les noirs n’est pas le seul présent aux Etats-Unis. En effet, la haine envers les « Japs » est toujours là. On en apprend aussi un peu plus sur les camps d’internement dans lesquels les Japonais (ou plutôt Américains d’origine japonaise) étaient enfermés lors de la seconde guerre mondiale. Ce livre est donc passionnant, dans le sens où il nous permet d’en apprendre plus sur des événements sombres de l’histoire des Etats-Unis que les livres d’école évoquent peu.

Ici, ce n’est pas un melting-pot. C’est plutôt un mille-feuille. Je crois que nous sommes une société pluraliste. Cette ville est divisée par des viaducs, des voies de chemin de fer, des sens interdits. On dit : là, c’est polonais ; là, c’est italien ; là, c’est juif ; là, c’est une communauté mexicaine. Il faut vivre et laisser vivre. Mais nous devons préserver notre identité.

Mais le vrai point positif de ce livre, c’est qu’il met en contraste les propos des gens victimes de la ségrégation, et ceux des gens qui l’exercent. En effet, on y trouve des témoignages de blancs, qui n’ont jamais aimé les noirs et qui ne s’en cachent pas. Certaines paroles sont choquantes. Certaines interviews sont dures à lire. Par exemple, je trouve ça tellement horripilant de voir quelqu’un parler des « Nègres » et encenser le Ku Klux Klan. On se demande comment des gens peuvent continuer à penser comme ça. Les « nègres » et les « japs » sont des termes tellement péjoratifs et ils rappellent le terme de « youpin » qui évoque une des périodes les plus horribles de l’histoire moderne… Je ne comprend pas comment on peut encore utiliser ces mots là. Surtout aux Etats-Unis qui sont tout de même une terre d’immigration depuis le XVIIe siècle. Les Américains, (sauf les Indiens d’Amérique), ne doivent pas oublier qu’ils sont tous descendants d’immigrants… Enfin bref, restons dans la chronique!
Dans ce livre, on en apprend aussi sur le racisme de certains noirs Américains envers les juifs ou envers d’autres communautés. En fait, ce livre n’est pas fait pour stigmatiser les blancs, en disant « Tous les blancs sont des racistes, tous les noirs sont des victimes ». Non, chacun est libre de se faire sa propre opinion sur ce qu’il lit car tous les points de vue sont représentés.

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Je suis d’accord avec l’idée qu’il faut agir contre les discriminations, mais on ne peut pas rabaisser l’élite pour aider ceux du bas, cela reviendrait à détruire le pays. Il faut que les meilleurs continuent à progresser quelle que soit leur couleur de peau.

Certains témoignages sont vraiment touchant. Je ne pourrais pas vous dire le nombre précis de récits qui m’ont mis la larme à l’œil, mais il y en a eu un certains nombres. J’ai choisi de vous parler du témoignage de Tyrone Mitchell. On le trouve dans le chapitre Lost And Found. En français, cela donnerait Objets trouvés. En fait, dans ce chapitre on peut lire le témoignage de plusieurs noirs Américains qui ont fait partie d’un gang (ou qui en font toujours partie) mais qui cherchent à se racheter et qui à présent veulent juste une vie normale, une femme, des enfants et un travail. Tyrone faisait partie d’un gang étant plus jeune, ils faisaient souvent appel à la violence. C’était sa façon de vivre. Maintenant il a un travail et essaie de parler aux jeunes pour ne pas qu’ils suivent le même chemin que lui. La dernière phrase de cette interview est « C’est trop bon : Tyrone est de retour. » Il est de retour. Il est revenu de cette vie de violence et de vices. Il a réussi à sortir de cet enfer et aspire maintenant à une vie tranquille. C’est vraiment touchant de lire des témoignages de ce genre.

Je sais une chose : il y a des gens bien sous chaque couleur de peau. […] Il y a des gars bien chez les Blancs, il y a des gars bien chez les Noirs, il y a des gars bien chez les Latinos. Ce qu’il faut, c’est les chercher et les trouver.

En ce qui concerne le style d’écriture, on ne peut pas vraiment en parler car, comme je vous l’ai dit au début de cette chronique, Studs Terkel ne retranscrit pas les interviews à sa façon, il les retranscrit telle quelle. Chaque personne a donc une manière différente de s’exprimer. Certains parlent très correctement, avec un langage très soutenu, d’autres ont eu une moins bonne éducation et utilisent donc un vocabulaire commun, voire même familier. Mais ce n’est pas dérangeant. En fait, cela nous aide à cerner la personne à laquelle on a à faire. En effet, avant chaque témoignage, Studs Terkel nous fait une brève présentation de la personne, mais l’âge ou l’origine n’est pas toujours précisée. C’est au cours de notre lecture que l’on comprend qui est vraiment cette personne.

Il y a toute une nouvelle génération de jeunes Américains blancs qui n’ont pas connu le mouvement pour les droits civiques. Ils ne savent rien de cet événement majeur de l’histoire de l’Amérique. Ils ont grandi sous les deux mandats de Reagan. Ils ne se sentent pas particulièrement coupables.
Les enfants noirs connaissent le mouvement grâce à la télévision et à ce que leur ont raconté leurs parents. Ils ne l’ont pas vécu. Il y a un regain d’intérêt pour Malcolm X, mais ils n’appréhendent pas l’homme sous toutes ses facettes.

Quand à la structure de ce livre, elle est plutôt bien pensée. Les témoignages sont regroupés par catégories. Par exemple, un des chapitres se nomme « 911 ». C’est-à-dire que les personnes interrogées sont ou étaient des policiers ou des pompiers. Un autre chapitre concerne l’éducation, un autre se concentre sur l’habitation… Le livre est en fait divisé en plusieurs thèmes.

Si un noir passe à la télé et se moque des blancs, ou les imite en prenant l’air apeuré, c’est un humoriste. Mais si un blanc passe à la télé et dit la même chose des noirs, c’est un raciste. Je trouve ça pas juste. Et je ne suis pas le seul à le penser.

En bref, voici un livre que je vous invite fortement à découvrir. Il est vraiment bien conçu et nous permet d’en apprendre plus sur la société américaine. De plus, vous n’avez pas besoin de le lire d’un trait, car il n’y a pas d’histoires à proprement parler. Vous pouvez lire un témoignage de temps en temps. Donc je pense que tout le monde peut l’apprécier d’une façon différente.

Note : 20/20
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J’avais le sentiment qu’être une Blanche de la classe moyenne était vraiment stigmatisé. Que tout était de notre faute. Ces dernières années, dès qu’il était question de quelque chose dans le journal, on aurait dit que c’était de ma faute. C’était de ma faute s’il y avait des gens à la rue. C’était de ma faute s’il y avait des problèmes au gouvernement. Partout où j’allais, on aurait dit que c’était ma faute. Même à l’église. Ça me mettait vraiment en colère.

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